samedi 30 avril 2016

Justice; Michael J. Sandel

 
Michael J. Sandel est professeur de philosophie politique à Harvard. Ses cours sont suivis par des millions d’internautes sur YouTube et ses livres se vendent dans le monde entier. Sa discipline philosophique préférée est la Morale. Celle-ci fixe les règles de jeu dans la société et répond à des questions comme “Que dois je faire?”, “Quelles sont les limites de la liberté personnelle?”, “Peut-on justifier de tuer un homme?”,...
 
Sandel parle d’un sujet complexe, touchant à des convictions intimes, chargé d’émotions, dans un langage compréhensible, illustrant ses propos par des exemples de la vie quotidienne. Nous sommes loin d’une description des grandes édifices de la pensée philosophique, loin de la théorie ennuyeuse mais en plein centre de la vie pratique.
 
Justice est un livre pour le grand nombre, une expérience initiatique pour tous ceux qui pensent que la philosophie végète dans une tour d’ivoire éloignée des réalités. C’est une lecture qui fait réfléchir!
 
En tant de philosophe Sandel me semble profondément kantien, position étonnante pour un ressortissant de la culture anglo-saxonne, dominée par la pensée utilitariste. Il y a quelques mois, j’ai lu Justice dans la version originale. Je suis ravi de la sortie de la traduction française.
 
Je suis étranger et il me semble que beaucoup de français sont des passionnés de justice, j’espère que ce livre rencontrera le succès qu’il mérite.
 
A lire absolument *****
 
HPK
 

lundi 18 avril 2016

Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés; Jonathan Evison


 Il y a parfois des livres qui vous happent sans que vous y preniez garde, et qui ne vous laissent pas indemne. La dernière livraison de la maison Monsieur Toussaint Louverture fait partie de cette espèce. Derrière un titre pas franchement aphrodisiaque, sauf perversité éventuelle, se cache un roman inoubliable.
Benjamin Benjamin (sic) est un quarantenaire en crise qui, pour se sortir de la mouise, va faire une formation pour devenir auxiliaire de vie. Embauché pour s'occuper d'un jeune homme, Trev, atteint de la myopathie de Duchenne, et cloué dans un fauteuil roulant, il va parvenir à surmonter ses défenses.  
En lisant on peut se dire, à raison, "oh la la encore un truc gnangnan plein de bons sentiments!". On aurait tort. 
Pour s'en convaincre, il suffit de lire comment Benjamin présente son patient:
"[La maladie] tord sa colonne vertébrale et raidit ses articulations au point que ses côtes reposent pratiquement sur ses hanches. Ses jambes sont repliées vers son estomac, ses pieds aux orteils recourbés pointent vers le sol et ses coudes sont, pour ainsi dire, rivés à ses hanches. Un bretzel humain avec un esprit en parfaite santé. Mais je ne vais pas parer Trev d'une auréole pour la simple raison qu'il regarde la mort en face. [...] A vrai dire, depuis plusieurs semaines, j'enrage de voir Trev refuser de prendre davantage de risques, de le voir s'entêter à rester prisonnier de sa routine, à ne savourer la vie qu'au compte-gouttes."
La mission de notre anti-héros va être de sortir Trev de son train-train pour enfin lui donner à vivre, ce faisant, Benjamin va lui aussi se sortir de l'impasse.

Difficile de dire ce qui fait qu'un texte est plus réussi qu'un autre. Cela tient parfois à une alchimie particulière. 
Pour Les Fondamentaux , il y a au moins trois éléments qui font la différence:

Tout d'abord les personnages sont à la fois crédibles et complexes, donc attachants. Pas seulement Benjamin mais tous les protagonistes ont une personnalité fouillée. Que ce soit Trev, qui, bien que handicapé, reste avant tout un jeune homme travaillé par ses désirs;  Elsa la mère courage; Bob, le père démissionnaire; Dot, la punkette en fuite ou Janet, l'ex-femme de Benjamin, les seconds rôles ne sont jamais réduits à de simples faire-valoir du personnage principal mais sont des éléments moteurs du récit.

Ensuite, la surprise. Les personnages, et principalement Benjamin, portent tous leur passé comme un boulet. Or, au lieu de vous donner les clefs d'entrée de jeu, l'auteur dévoile le passé dans d'habiles flashbacks qui font la révélation finale d'autant plus frappante qu'on perçoit le drame venir sans savoir exactement de quoi il s'agit.

Enfin, la forme choisie. Pour rendre compte du voyage émotionnel que vont vivre les protagonistes, l'auteur a décidé de leur faire vivre un vrai voyage. Un choix qui pourrait être télescopé, mais force est de reconnaître que cela marche particulièrement bien. Quoi de plus typiquement américain que le road trip*? Et comme les personnages sont des déclassés, il semble aller de soi que le voyage s'organise autour de lieux anti-touristiques, pour la plupart des motels** ou des cafeterias. Pour Benjamin, il y a comme une surimpression de deux voyages: celui qu'il est en train de faire avec Trev, et celui qu'il a fait dans le passé avec sa famille. C'est non seulement à un voyage dans l'espace mais aussi un voyage dans le temps, dans la mémoire, auquel nous assistons. 

Un texte qui plaira évidemment aux amateurs de contre-culture américaine, ceux qui ont aimé Jonathan Tropper, ceux qui pensent qu'un peu de provocation ne fait pas de mal, et qu'il n'y a pas de sujets tabous, et ceux qui aiment les bonnes histoires qui tiennent la route.  






*J'ai immédiatement pensé au film Thelma et Louise, sans trop savoir pourquoi, quoi que Little Miss Sunshine aurait été plus à-propos.
**Autre lieu typiquement américain, et éminemment cinématographique.

samedi 9 avril 2016

Chiens de Sang; Karine Giebel


Ce petit thriller de 250 pages commence par une citation de Dostoïevski, “On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves, c’est faire injure à ces derniers.” Il finit par une pensée de l’auteur, “Un meurtrier dénué de remords ressemble à s’y méprendre à un innocent...” Tout un programme pour une discussion animée dans un café philosophique!
Ainsi le lecteur est invité à une plongée dans les bas fonds les plus obscures de la cruauté des bêtes humaines. Vous avez tout vu et tout lu, vous avez goûté aux excitations les plus extrêmes, sauf une, la chasse au gibier humain. Inutile d'en dire plus...
Nous sommes dans le domaine de la perversion ultime, peu exploré par des thrillers. Deux exemples de la littérature anglo-saxonne, longtemps oubliés, viennent à l’esprit: “Open Season” (Chasse Ouverte) – David Osborn et “Atrocity Week” (Semaine des Atrocités) – Andrew McCoy. Les deux disponibles, en langue originale.
Dans le monde de Karine Giebel, une femme sympathique, certainement bonne mère de famille, il n’y a que des coupables, même les victimes. Seule perspective, le purgatoire. Chacun le sien.
“Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir...”
Sans hésitation, *****

dimanche 3 avril 2016

Trois jours et une vie; Pierre Lemaître


Fin décembre 1999 (la date à son importance, mais chut!), dans une ville de province, Antoine, un garçon de douze ans, tue dans un mouvement de colère Rémi, six ans, le fils des voisins. Horrifié par son acte, il cache le corps dans la forêt et s'attend à être arrêté d'une minute à l'autre. Pendant ce temps, les voisins se rendent compte de la disparition de Rémi. Le système médiatique et policier se met alors en branle.
On avait laissé Pierre Lemaître en 2013 auréolé d'un prix Goncourt amplement mérité pour Au Revoir Là-Haut, et il nous revient en force avec ce roman coup de poing. Je n'aime pas abuser des anglicismes, mais celui de page turner lui va comme un gant: impossible de le lâcher une fois la lecture commencée. 
Pierre Lemaître n'oublie pas que le roman noir doit s'inscrire dans une certaine réalité sociale, qu'il dénonce. Ainsi plane sur la petite ville de Beauval la menace de la fermeture de l'usine de jouets qui emploie une cinquantaine de personnes, un drame pour une région déjà frappée par le chômage. De même, la mère d'Antoine, qui l'élève seule, vit de petits boulots et a du mal à joindre les deux bouts. C'est dans ce contexte de crise que la disparition du petit Rémi va prendre toute son ampleur.
Trois Jours et une Vie c'est l'alliage parfait du suspense et du roman social. Un tour de force qui ne vous laissera pas indemne.

Jean.


jeudi 3 mars 2016

Sagesses d’Hier et d’Aujourd’hui; Luc Ferry


Attention, chef d’oeuvre!!!
 
Ce livre est une révélation pour tous ceux qui s’intéressent à la philosophie et à l’histoire des idées mais reculent devant la lecture des textes originaux, souvent hermétiques, difficiles à apprivoiser.
 
Le lecteur est invité de participer à une série de cours de philosophie. Les 800 pages se présentent en 22 chapitres, chacun correspondant à une philosophe ou un courant de pensées. Par conséquent le style est presque conversationnel, l’auteur évite soigneusement des modes d’expressions et des vocabulaires techniques et abscons. Luc Ferry veut se faire comprendre par un public non spécialiste et il réussit.
 
L’auteur propose une trame de lecture de la philosophie, commune à l’ensemble des chapitres: La théorie, connaissance du terrain de jeu. La morale, la connaissance des règles du jeu. Le sens de la vie, la connaissance du but du jeu.
 
Ainsi se développe une histoire de la philosophie aussi fascinante qu’instructive. Ferry arrive d’exprimer des choses complexes avec des mots simples, c’est à dire il maîtrise son sujet d’une façon admirable.
 
Le contenu témoigne d’un amour énorme pour la philosophie et ses protagonistes. Ferry ne se positionne jamais comme juge, toujours comme interprète. Dans le dernier chapitre il expose ses propres pensées, “Philosopher aujourd’hui”, son optimisme mesuré et bien argumenté.
 
Je suis enthousiasmé et en admiration devant une telle performance.
 
Evidemment *****
 
HPK.
 

mercredi 25 novembre 2015

Vieux Râleur et Suicidaire; Fredrik Backmann

Une chose est certaine, les Suédois ne sont pas uniquement des spécialistes du polar. Nous le savons depuis le succès planétaire du bestseller de Jonas Jonasson: Le Vieux qui ne voulait pas fêter son Anniversaire.
Frederik Backman surfe aussi sur la vague des séniors “héroïques”. Ove est un vieux grincheux, aigri par une mise en retraite précoce, esseulé depuis la mort de son épouse, à cheval sur des principes d’antan. Misanthrope, en guerre contre l’administration et les fonctionnaires, il méprise les “chemises blanches”, les protagonistes du numérique en costume et cravate.
Pourtant, ce vieil emmerdeur nous est profondément sympathique. Derrière la carapace dure nous soupçonnons déjà un profond respect et un grand amour d’autrui. Ainsi commence le déroulement d’une histoire truffée de situations hilarantes et de moments qui vous irons tout droit au coeur.
Vieux Râleur et Suicidaire n’a qu’une ambition, celle de vous faire passer un bon moment. C’est réussi à 100%. Par ailleurs, le livre jette un regard tendre, affectueux et compréhensif sur l’humanité. Que serions-nous sans nos défauts?!?!
Un moment de lecture ensoleillé.
Sans hésitation*****
  
 HPK

samedi 21 novembre 2015

Le Cafard de Martin Heidegger; Yan Marchand et Matthias Arégui

Ce petit volume fait partie de la collection “Les petits Platons” qui s’adresse à des lecteurs de 9 à 99 ans. L’objectif de l’éditeur est de rapprocher les pensées des grands philosophes, d’une façon astucieuse , amusante et pertinente, à un public de tous âges.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’édition est merveilleusement réussie. La matière première, le papier, est de grande qualité, les illustrations collent bien au contenu, témoignent d’originalité et de créativité, enfin le texte est rédigé avec amour, humour et respect pour les idées des grands penseurs de ce monde.
Ainsi le petit cafard Martin promène ses angoisses et interrogations existentielles à travers le corps du défunt philosophe. Il rencontre l’escargot Épicure, un peuple de fourmis... Le lecteur assiste à une étonnante mise en lumière de la pensée d’un philosophe dont l’écriture et le vocabulaire hermétique effrayent, depuis toujours, les scolaires et étudiants, forcés de se confronter à lui.
Une réussite totale.
Cependant , une petite restriction. A la fin de l’histoire, quelques commentaires par rapport au contenu seraient utiles pour bon nombre de lecteurs.
Évidemment *****, à consommer sans aucune modération!
HPK