mercredi 25 mai 2016

Mes Amis Devenus; Jean-Claude Mourlevat


 De Jean-Claude Mourlevat, nous connaissions les livres pour la jeunesse, puis il y eut un beau roman exécuté à deux mains avec Anne-Laure Bondoux_ Et Je Danse Aussi. C'est en solo qu'il revient avec Mes Amis Devenus

Ils étaient cinq amis d'enfance, deux filles et trois garçons: Mara, Luce, Jean, Lours' et Silvère. Après quarante ans, ils ont décidé de se retrouver à Ouessant. Silvère, arrivé sur l'île finistérienne la veille, les attend sur le débarcadère et se remémore sa jeunesse.

C'est un roman sur l'amitié et sur l'amour, qui sont les deux faces d'une même pièce, et sur le temps qui balaie tout, sauf l'essentiel. 
Émouvant, on n'est pas loin de la petite larmichette parfois, drôle aussi, parce qu'il faut bien les deux. On est encore une fois soufflé par le talent de Jean-Claude Mourlevat.
Un mystère demeure pourtant: que se passa-t'il en Allemagne pour la jeune Luce, enlevée par trois motards? Le roman n'en dit rien. Si quelqu'un a la réponse, qu'il nous écrive. 

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta



Jean.

vendredi 20 mai 2016

Souviens-toi de moi comme ça; Bret Anthony Johnston


 Quand je regarde rétrospectivement mes coups de cœur en littérature anglo-saxonne, je constate que beaucoup ont été publiés chez Albin Michel, dont l'audacieuse collection Terres d'Amérique fête d'ailleurs ses vingt ans avec un recueil de nouvelles sobrement intitulé 20+1 Short Stories
Il y a au moins deux monuments sur lesquels il ne fallait pas faire l'impasse ces dernières années, géniaux chacun à leur manière: Toute La Lumière Que Nous Ne Pouvons Voir, d'Anthony Doerr et Le Diable, Tout le Temps, de Donald R. Pollock. Plus récemment, je me suis régalé de La Compagnie des Artistes (un formidable roman d'initiation australien) et de Adieu Calcutta. Enfin, je viens de finir Les Maraudeurs de Tom Cooper, un premier texte qui envoie du steak (d'alligator), et dont il faudra que je vous reparle dans un prochain post.
 Tout ça pour dire que quand j'ouvre un roman de chez Albin Michel, je pars avec un a priori forcément favorable, et, pour celui qui nous occupe aujourd'hui, je n'ai pas été déçu!

Souviens-toi de Moi Comme Ça  c'est l'histoire d'une famille texane, les Campbells, dont le fils aîné, Justin, 12 ans, va disparaître. Quatre ans plus tard, il réapparaît. Alors, il va falloir réapprendre à vivre ensemble.

Il y a trois raisons de craquer pour ce livre:

Un roman sur une disparition, c'est presque banal, mais un roman qui commence avec le retour du disparu, je n'avais jamais lu ça. La grande idée qui traverse le livre c'est que tout traumatisme est définitif. On ne peut pas remonter en arrière, gommer le passé, mais seulement tenter de s'habituer à une nouvelle situation. Souviens-toi de Moi Comme Ça c'est un grand roman sur la résilience, traitée à travers l'histoire d'une famille qui va être traumatisée par deux fois. La première par la disparition énigmatique de Justin, la seconde par son retour.

Il y a une règle d'or en littérature: pas de bon roman sans des personnages inoubliables. Repensez aux livres qui vous ont marqué à jamais, n'avez-vous pas l'impression d'avoir connu intimement les protagonistes, de les connaître parfois mieux que certaines personnes que vous côtoyez tous les jours? Eric, la père qui tente d'oublier son malheur dans l'adultère. Laura, la mère qui veille inlassablement sur un dauphin blessé. Cecil, le grand-père, qui bascule lentement du côté de la vengeance. Et enfin Griff, ado blessé qui skate toute la journée une piscine vide. La famille Campbell va vous hanter longtemps.

Une dernière raison, et pas des moindres pour celui qui fréquente régulièrement la littérature américaine: le roman se passe au Texas. Attention! Pas le Texas des cowboys, mais celui, bien plus méconnu, du bord de mer. La ville fictive de Southport, où vivent les Campbells, se situe à proximité de Corpus Christi, au bord du golfe du Mexique. Le roman s'ouvre d'ailleurs sur une saisissante description du Harbor Bridge qui enjambe le port, et depuis lequel des marcheurs vont apercevoir un cadavre flottant dans la baie.

Mi-roman noir mi-chronique familiale: une bombe on vous dit!

Jean.




         

samedi 30 avril 2016

Justice; Michael J. Sandel

 
Michael J. Sandel est professeur de philosophie politique à Harvard. Ses cours sont suivis par des millions d’internautes sur YouTube et ses livres se vendent dans le monde entier. Sa discipline philosophique préférée est la Morale. Celle-ci fixe les règles de jeu dans la société et répond à des questions comme “Que dois je faire?”, “Quelles sont les limites de la liberté personnelle?”, “Peut-on justifier de tuer un homme?”,...
 
Sandel parle d’un sujet complexe, touchant à des convictions intimes, chargé d’émotions, dans un langage compréhensible, illustrant ses propos par des exemples de la vie quotidienne. Nous sommes loin d’une description des grandes édifices de la pensée philosophique, loin de la théorie ennuyeuse mais en plein centre de la vie pratique.
 
Justice est un livre pour le grand nombre, une expérience initiatique pour tous ceux qui pensent que la philosophie végète dans une tour d’ivoire éloignée des réalités. C’est une lecture qui fait réfléchir!
 
En tant de philosophe Sandel me semble profondément kantien, position étonnante pour un ressortissant de la culture anglo-saxonne, dominée par la pensée utilitariste. Il y a quelques mois, j’ai lu Justice dans la version originale. Je suis ravi de la sortie de la traduction française.
 
Je suis étranger et il me semble que beaucoup de français sont des passionnés de justice, j’espère que ce livre rencontrera le succès qu’il mérite.
 
A lire absolument *****
 
HPK
 

lundi 18 avril 2016

Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés; Jonathan Evison


 Il y a parfois des livres qui vous happent sans que vous y preniez garde, et qui ne vous laissent pas indemne. La dernière livraison de la maison Monsieur Toussaint Louverture fait partie de cette espèce. Derrière un titre pas franchement aphrodisiaque, sauf perversité éventuelle, se cache un roman inoubliable.
Benjamin Benjamin (sic) est un quarantenaire en crise qui, pour se sortir de la mouise, va faire une formation pour devenir auxiliaire de vie. Embauché pour s'occuper d'un jeune homme, Trev, atteint de la myopathie de Duchenne, et cloué dans un fauteuil roulant, il va parvenir à surmonter ses défenses.  
En lisant on peut se dire, à raison, "oh la la encore un truc gnangnan plein de bons sentiments!". On aurait tort. 
Pour s'en convaincre, il suffit de lire comment Benjamin présente son patient:
"[La maladie] tord sa colonne vertébrale et raidit ses articulations au point que ses côtes reposent pratiquement sur ses hanches. Ses jambes sont repliées vers son estomac, ses pieds aux orteils recourbés pointent vers le sol et ses coudes sont, pour ainsi dire, rivés à ses hanches. Un bretzel humain avec un esprit en parfaite santé. Mais je ne vais pas parer Trev d'une auréole pour la simple raison qu'il regarde la mort en face. [...] A vrai dire, depuis plusieurs semaines, j'enrage de voir Trev refuser de prendre davantage de risques, de le voir s'entêter à rester prisonnier de sa routine, à ne savourer la vie qu'au compte-gouttes."
La mission de notre anti-héros va être de sortir Trev de son train-train pour enfin lui donner à vivre, ce faisant, Benjamin va lui aussi se sortir de l'impasse.

Difficile de dire ce qui fait qu'un texte est plus réussi qu'un autre. Cela tient parfois à une alchimie particulière. 
Pour Les Fondamentaux , il y a au moins trois éléments qui font la différence:

Tout d'abord les personnages sont à la fois crédibles et complexes, donc attachants. Pas seulement Benjamin mais tous les protagonistes ont une personnalité fouillée. Que ce soit Trev, qui, bien que handicapé, reste avant tout un jeune homme travaillé par ses désirs;  Elsa la mère courage; Bob, le père démissionnaire; Dot, la punkette en fuite ou Janet, l'ex-femme de Benjamin, les seconds rôles ne sont jamais réduits à de simples faire-valoir du personnage principal mais sont des éléments moteurs du récit.

Ensuite, la surprise. Les personnages, et principalement Benjamin, portent tous leur passé comme un boulet. Or, au lieu de vous donner les clefs d'entrée de jeu, l'auteur dévoile le passé dans d'habiles flashbacks qui font la révélation finale d'autant plus frappante qu'on perçoit le drame venir sans savoir exactement de quoi il s'agit.

Enfin, la forme choisie. Pour rendre compte du voyage émotionnel que vont vivre les protagonistes, l'auteur a décidé de leur faire vivre un vrai voyage. Un choix qui pourrait être télescopé, mais force est de reconnaître que cela marche particulièrement bien. Quoi de plus typiquement américain que le road trip*? Et comme les personnages sont des déclassés, il semble aller de soi que le voyage s'organise autour de lieux anti-touristiques, pour la plupart des motels** ou des cafeterias. Pour Benjamin, il y a comme une surimpression de deux voyages: celui qu'il est en train de faire avec Trev, et celui qu'il a fait dans le passé avec sa famille. C'est non seulement à un voyage dans l'espace mais aussi un voyage dans le temps, dans la mémoire, auquel nous assistons. 

Un texte qui plaira évidemment aux amateurs de contre-culture américaine, ceux qui ont aimé Jonathan Tropper, ceux qui pensent qu'un peu de provocation ne fait pas de mal, et qu'il n'y a pas de sujets tabous, et ceux qui aiment les bonnes histoires qui tiennent la route.  






*J'ai immédiatement pensé au film Thelma et Louise, sans trop savoir pourquoi, quoi que Little Miss Sunshine aurait été plus à-propos.
**Autre lieu typiquement américain, et éminemment cinématographique.

samedi 9 avril 2016

Chiens de Sang; Karine Giebel


Ce petit thriller de 250 pages commence par une citation de Dostoïevski, “On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves, c’est faire injure à ces derniers.” Il finit par une pensée de l’auteur, “Un meurtrier dénué de remords ressemble à s’y méprendre à un innocent...” Tout un programme pour une discussion animée dans un café philosophique!
Ainsi le lecteur est invité à une plongée dans les bas fonds les plus obscures de la cruauté des bêtes humaines. Vous avez tout vu et tout lu, vous avez goûté aux excitations les plus extrêmes, sauf une, la chasse au gibier humain. Inutile d'en dire plus...
Nous sommes dans le domaine de la perversion ultime, peu exploré par des thrillers. Deux exemples de la littérature anglo-saxonne, longtemps oubliés, viennent à l’esprit: “Open Season” (Chasse Ouverte) – David Osborn et “Atrocity Week” (Semaine des Atrocités) – Andrew McCoy. Les deux disponibles, en langue originale.
Dans le monde de Karine Giebel, une femme sympathique, certainement bonne mère de famille, il n’y a que des coupables, même les victimes. Seule perspective, le purgatoire. Chacun le sien.
“Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir...”
Sans hésitation, *****

dimanche 3 avril 2016

Trois jours et une vie; Pierre Lemaître


Fin décembre 1999 (la date à son importance, mais chut!), dans une ville de province, Antoine, un garçon de douze ans, tue dans un mouvement de colère Rémi, six ans, le fils des voisins. Horrifié par son acte, il cache le corps dans la forêt et s'attend à être arrêté d'une minute à l'autre. Pendant ce temps, les voisins se rendent compte de la disparition de Rémi. Le système médiatique et policier se met alors en branle.
On avait laissé Pierre Lemaître en 2013 auréolé d'un prix Goncourt amplement mérité pour Au Revoir Là-Haut, et il nous revient en force avec ce roman coup de poing. Je n'aime pas abuser des anglicismes, mais celui de page turner lui va comme un gant: impossible de le lâcher une fois la lecture commencée. 
Pierre Lemaître n'oublie pas que le roman noir doit s'inscrire dans une certaine réalité sociale, qu'il dénonce. Ainsi plane sur la petite ville de Beauval la menace de la fermeture de l'usine de jouets qui emploie une cinquantaine de personnes, un drame pour une région déjà frappée par le chômage. De même, la mère d'Antoine, qui l'élève seule, vit de petits boulots et a du mal à joindre les deux bouts. C'est dans ce contexte de crise que la disparition du petit Rémi va prendre toute son ampleur.
Trois Jours et une Vie c'est l'alliage parfait du suspense et du roman social. Un tour de force qui ne vous laissera pas indemne.

Jean.


jeudi 3 mars 2016

Sagesses d’Hier et d’Aujourd’hui; Luc Ferry


Attention, chef d’oeuvre!!!
 
Ce livre est une révélation pour tous ceux qui s’intéressent à la philosophie et à l’histoire des idées mais reculent devant la lecture des textes originaux, souvent hermétiques, difficiles à apprivoiser.
 
Le lecteur est invité de participer à une série de cours de philosophie. Les 800 pages se présentent en 22 chapitres, chacun correspondant à une philosophe ou un courant de pensées. Par conséquent le style est presque conversationnel, l’auteur évite soigneusement des modes d’expressions et des vocabulaires techniques et abscons. Luc Ferry veut se faire comprendre par un public non spécialiste et il réussit.
 
L’auteur propose une trame de lecture de la philosophie, commune à l’ensemble des chapitres: La théorie, connaissance du terrain de jeu. La morale, la connaissance des règles du jeu. Le sens de la vie, la connaissance du but du jeu.
 
Ainsi se développe une histoire de la philosophie aussi fascinante qu’instructive. Ferry arrive d’exprimer des choses complexes avec des mots simples, c’est à dire il maîtrise son sujet d’une façon admirable.
 
Le contenu témoigne d’un amour énorme pour la philosophie et ses protagonistes. Ferry ne se positionne jamais comme juge, toujours comme interprète. Dans le dernier chapitre il expose ses propres pensées, “Philosopher aujourd’hui”, son optimisme mesuré et bien argumenté.
 
Je suis enthousiasmé et en admiration devant une telle performance.
 
Evidemment *****
 
HPK.