vendredi 5 mai 2017

L'Âme des Horloges; David Mitchell

 Il y a des auteurs qu'on suit assidûment de livres en livres, et d'autres qu'on rencontre par des voies détournées. 
La première fois que j'ai fait connaissance avec D. Mitchell, c'est par l'adaptation que les frères Wachowski (qui sont frère et sœur depuis 2010, mais c'est une autre histoire) avaient fait de Cloud Atlas (Cartographie des Nuages, en français_ quel joli titre). Les réalisateurs de la trilogie Matrix avaient fait de ce roman un film imparfait, parfois boursouflé, mais suffisamment fascinant dans sa construction pour vous pousser à rester jusqu'au générique de fin. Le film date de 2012, et j'ai dû le visionner il y a deux ans.
Quand j'ai vu ce livre, quelque chose a fait "tilt" dans mon esprit encombré. C'est parfois suffisant pour vous pousser à se lancer dans la lecture. 
 
Loué soit le tilt: le livre est un chef-d’œuvre. 
Tenter de résumer L’Âme des Horloges est une gageure, d'autant plus qu'il ne faut surtout pas gâcher l'effet de surprise.
Angleterre, 30 juin 1984. Holly Sykes, 15 ans, fugue suite à une déception amoureuse. A trois heures, elle rencontre une mystérieuse vieille dame qui prétend s’appeler Esther Little, qui lui offre du thé et lui demande asile. Croyant avoir affaire à une folle, Holly accepte les deux.
Cambridge, 13 décembre 1991. Alors qu'il assiste à une répétition de L'Hymne à la Vierge, Hugo Lamb, étudiant en sciences politiques, rencontre une femme à l'allure de déesse. 
Le 16 avril 2004, Ed, un reporter de guerre en pleine crise familiale assiste à un mariage. 
Pays de Galles, le 1er mai 2015. Crispin Hershey enrage de voir son dernier roman descendu par la critique. 
Tous ces destins sont liés les uns aux autres. 
Avez-vous déjà fait l'expérience de vous rapprocher d'un tableau? On aperçoit le moindre détail, le plus léger coup de pinceau, mais c'est en s'éloignant que tout fait sens, que chaque élément s'efface au profit de l'harmonie de la construction. 
Lire l’Âme des Horloges, c'est transposer l'expérience picturale au livre. C'est un canevas où tout se met en place au fur et à mesure qu'on avance dans le roman. Le lecteur n'est plus relégué au rang de simple spectateur, mais devient acteur de l'histoire. 
On pourrait empiler les superlatifs pendant des pages, brisons-là:

Si vous aimez vous faire embarquer par un roman, et ne pas pouvoir le lâcher avant la dernière page. Si vous n'êtes pas allergique au fantastique. Si vous acceptez de ne pas tout comprendre tout de suite. Si vous vous êtes déjà dit que 700 pages c'est parfois trop court. 
Ce livre est pour vous.
Jean.




vendredi 28 avril 2017

Les Filles au Lion; Jessie Burton

 On a parfois une tendance malheureuse, et un brin chauvine me semble-t'il, d'accuser de tous les maux les auteurs anglo-saxons, notamment de ne pas avoir de "style". Je serai bien curieux de savoir ce qui définit le "style" en littérature. Dans le même ordre d'idée, il paraît tout aussi ardu de définir l'humour ou la beauté. Peut-être le style ne se perçoit-il que par son absence. Peut-être le lecteur sent-il qu'il manque quelque chose, le liant qui transformerait la tambouille en plat de restaurant étoilé. 
Admettons: les écrivains anglo-saxons n'ont pas de style (la faute à la traduction peut-être). Par contre, ce qu'ils ont, ce sont des histoires, ce qui est souvent l'inverse chez nos écrivains hexagonaux. 
En voici un très vivifiant exemple avec ces Filles au Lion qui vient de paraître chez Gallimard. On avait franchement applaudi le premier roman de Jessie Burton, Miniaturiste, où on pouvait déceler sous les quelques imperfections la force tranquille d'un écrivain ne demandant qu'à ce qu'on le laisse mûrir. Et bim! elle accouche d'un roman maîtrisé de bout en bout, un coup de maître, un travail de construction extraordinaire.
Londres, dans les années 60, Odelle est une jeune femme originaire de Trinidad. Elle quitte son job de vendeuse de chaussures pour travailler chez un galeriste. L'écriture est son ambition secrète. A une party, elle rencontre un homme qui va lui apporter un mystérieux tableau. 
Trente ans plus tôt, dans le sud de l'Espagne, un couple et leur grande fille, Olive, s'installent dans une grande bâtisse. Le père est marchand d'art, et la fille ne rêve que de liberté et de peinture.
Tout le jeu du roman consiste à articuler autour du tableau les destins de ces deux femmes en quête d'absolu. Mention spéciale à la description de l'Espagne en train de basculer dans la guerre civile. Une grande fresque classique qu'on dévore avec plaisir. 
Jean.

jeudi 9 février 2017

Flétrissure; Nele Neuhaus

 
“Actes Noirs” est la collection grand format de romans noirs, éditée par “Actes Sud”, maison d’une excellente réputation, acquise depuis longtemps.
 
Tout a démarré en 2006, avec un coup de canon retentissant, le premier volume de “Millenium” de Stieg Larsson. L’originalité de cette collection consiste dans le fait qu’elle accueille les œuvres d’auteurs de provenances et de cultures très diverses, Japon, Russie, Scandinavie, Espagne, Amérique du Sud, Allemagne... Il en résulte un bel échantillonnage de romans noirs “à travers le monde”.
 
Dans le cas présent, Nele Neuhaus nous soumet un “thriller” dans le milieu de la très haute bourgeoisie allemande avec en arrière-plan l’horreur des derniers jours de la Seconde Guerre Mondiale. Sous des pulsions et contraintes impitoyables, les protagonistes portent leur lot de culpabilité, d’incertitude, de souvenirs à glacer le sang, leur mauvaise conscience...
 
Le “plot” englobe un grand nombre de personnes, les mailles sont finement tissées et la résolution dramatique. Les dernières 60 pages laissent le lecteur à bout de souffle.
 
Enfin, la traduction de l’allemand de Jacqueline Chambon est excellente.
 
*** sont bien méritées.
 
HPK
 

jeudi 26 janvier 2017

Watership down; Richard Adams

Ce bestseller international, édité pour la première fois en 1972, a réapparu dans les rayons de ma librairie préférée.
Le roman d’aventures de Richard Adams ferait bonne figure dans le genre “heroic fantasy”, sauf que l’action se déroule dans le monde des lapins. Celui-ci connait son ordonnancement social, sa langue et sa mythologie. Il faut souligner que l’auteur a étudié à fond ce qui s’est écrit de mieux sur la vie des lapins et qu’il a des tonnes d’imagination à revendre.
Le contenu est basé sur des histoires, sorties de son imagination spontanée, qu’Adams racontait à ses filles pendant des longs trajets en voiture. Ainsi se développe l’Odyssée d’une bande de joyeux lapins à la recherche d’une nouvelle demeure. Tôt où tard le lecteur expérimenté d’ “heroic fantasy” pense à Tolkien et ses “hobbits”. La comparaison avec le grand maître du genre ne s’arrête d’ailleurs pas en si bon chemin, tellement les ambiances dans les prés, les sous-bois, les descriptions de la nature le matin, le soir, par temps ensoleillé et temps de pluie rappellent l’univers des petits bonhommes dans “Le Seigneur des Anneaux”.
A l’arrivée nous avons une belle histoire qui nous tient en haleine, racontée par une plume enchantée qui fascinera pas mal de jeunes entre 9 et 90 ans.
Je donne ****
hpk

dimanche 15 janvier 2017

Podcasts

Depuis la rentrée 2016, vous pouvez retrouver régulièrement une chronique sur France Bleu Maine où je présente un livre coup de cœur. Je vais tâcher de les regrouper sur cette page, pour ne pas qu'elles se perdent dans l'enfer d'Internet (et pour faire plaisir à ma mère). Jean

Serge Joncour; Repose-toi sur moi

http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/14861-29.08.2016-ITEMA_21061159-0.mp3 







Jean-Paul Dubois; La Succession

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/les-livres-du-jeudi-1-septembre-2016 







Jim Harrison; Le Vieux Saltimbanque

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/les-livres-du-jeudi-15-septembre-2016 









Karine Tuil; L'Insouciance

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/les-livres-du-jeudi-22-septembre-2016 







Donald Ray Pollock; Une Mort qui en Vaut la Peine

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-13 







Daniel Pennac; Le Cas Malaussène I

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-49 







Tanguy Viel; Article 353 du Code Pénal

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-54 







Richard Adams; Watership Down

La chronique commence à 7:00 mn!

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/les-livres-du-vendredi-9-septembre-2016






 Benoît Philippon; Cabossé

https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-34 


Samuel Doux; L'Eternité de Xavier Dupont de Ligonnès 


https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-74







Donal Ryan; Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe


https://www.francebleu.fr/emissions/les-livres/maine/rendez-vous-livre-65









dimanche 20 novembre 2016

Le Verger de Marbre; Alex Taylor

Dans un coin oublié d'un Kentucky crépusculaire, le jeune Beam Sheetmire manœuvre le bac sur la Gasping River. Il embarque un homme pour le faire passer sur l'autre rive. Celui-ci tente de le voler. En se défendant, Beam le tue. Ce qu'il ne sait pas c'est que le défunt est le fils de Loat Duncan, le parrain local, et que le sang appelle le sang. Pour rester en vie, Beam va devoir fuir.
D. R. Pollock, qui en connaît un rayon côté roman noir, a bien raison en qualifiant le roman d'Alex Taylor de "tour de force", et on ne peut qu'applaudir la maison Gallmeister d'avoir déniché une telle pépite. 
Le Verger de Marbre se déploie aux confluents de trois influences majeures que l'auteur conjugue avec virtuosité: la mythologie grecque, la littérature gothique et le cinéma fantastique, Charles Laughton et David Lynch en tête.
Comme dans les grands mythes, la question de la filiation et de la faute qui rejaillit sur les générations suivantes y sont centrales. Œdipe roi est probablement le premier roman policier de l'histoire*. La trajectoire malheureuse d' Œdipe est connue: parce que la prêtresse d'Apollon lui a prédit qu'il allait tuer son père et épouser sa mère, il quitte la ville de Corinthe et son père, le roi Polybe. Sur le chemin, il se dispute avec un homme et le tue. Arrivé à proximité de Thèbes, la cité est sous le joug d'une créature monstrueuse, mi-femme mi-lion, qui dévore ceux incapables de résoudre une énigme. Plus malin, Œdipe trouve la réponse et le sphinx se jette dans le vide. Victorieux, il épouse la reine Jocaste, veuve de Laïos, et s'assoit sur le trône. S'ensuit une période de paix, interrompue par une terrible épidémie de peste. Consultée derechef, l'oracle de Delphes annonce que, pour que l'épidémie s'arrête, le meurtrier du roi Laïos doit être puni. Pour sauver son peuple, Œdipe mène l'enquête, sans savoir qu'il est lui-même le meurtrier qu'il recherche. C'est en croyant fuir son destin qu'il a accompli aveuglement la prophétie. Les grecs n'ont pas seulement inventé le roman policier, mais aussi le twist final
On aurait tort de croire que les malheurs d' Œdipe sont autonomes, ils s'inscrivent en effet dans une longue tradition familiale de souffrances et de punitions par les dieux. 
Pour en revenir au Verger de Marbre, Beam, en commettant sur celui qu'il considère comme un inconnu, met le doigt dans une "machine infernale" (pour reprendre le titre de la pièce de Cocteau reprenant l'argument d' Œdipe roi). Le lecteur va peu à peu découvrir les origines de Beam, et les liens qui le lient avec Loat Duncan et l'homme qu'il a tué. 
Peut-on échapper à la malédiction familiale? Telle est la question. 
Seconde influence majeure du présent roman: la littérature gothique. Ce genre, précurseur lui aussi de ce qu'on appelle  le "roman noir", se caractérise par plusieurs motifs récurrents**. Ainsi, le décor, des personnages de femme fatale, ou de vampire, des secrets passés venant hanter le présent, des lieux, comme les cimetières, les forêts profondes, les ruines, etc. L'auteur va se servir de ces différents motifs pour donner une couleur gothique a son roman. 
Par exemple, Derna, la mère de Beam, a tout de la femme fatale, voire de la succube. Loat Duncan, qui a besoin d'une greffe de rein pour rester en vie fait un vampire tout à fait acceptable. Le thème du secret et de sa révélation traverse le livre. Le cimetière (Le Verger de Marbre) a aussi une grande importance. 

Enfin, impossible de lire ce livre sans penser à la fois à la Nuit du Chasseur et au cinéma de David Lynch. 
Le film de Charles Laughton pour ce cocktail parfait entre course-poursuite, histoire de serial-killer, conte de fée détourné et noir et blanc expressionniste. Comme les deux enfants du film poursuivis par un Robert Mitchum démoniaque grimé en pasteur, Beam doit fuir la traque inexorable de Loat Duncan et de ses hommes de main. Notre anti-héros est moins innocent sans doute, mais qui l'est vraiment? 
Comment enfin ne pas penser à David Lynch et à ce qui est sans doute une de ses œuvres les plus percutantes: la série Twin Peaks, qu'il créa avec Mark Frost***? 
Pour les chanceux qui n'auraient pas encore succombé au charme vénéneux de Twin Peaks, un petit rattrapage. 
Au début de la série, le corps d'une jeune femme, Laura Palmer, est retrouvé sur une plage de la ville de Twin Peaks. L'agent du FBI Dale Cooper va enquêter à l'aide de la police locale. Très vite, on se rend compte que rationnel et fantastique s’entremêlent volontiers à Twin Peaks.
La grande leçon de cette série culte, et du cinéma de Lynch, c'est que la frontière est poreuse entre notre monde et un "autre monde" surnaturel. Il y a des objets, des lieux et des personnage qui se tiennent à la frontière des deux: une clé bleue, une boîte, un hibou, un cercle de sycomores, une loge noire, une clocharde, un cowboy, une femme avec une bûche, un géant, un nain, toutes ces choses qui font frétiller notre mémoire de spectateur. Or, comme chez Lynch, Alex Taylor a parsemé son histoire de personnages trop bizarres pour n'avoir qu'une seule dimension. Tout d'abord il y a ce mystérieux routier habillé en costume, qui va prendre Beam dans son camion avant de lui voler son argent (c'est une manie!). A plusieurs reprises, son comportement étrange et ses facultés vont dénoter qu'il n'est pas de ce monde, du moins pas uniquement. Ainsi, il sortira indemne d'une sortie de route particulièrement violente. L'auteur a la grâce d'y aller par petites touches, et de laisser au lecteur le soin d'en tirer la conclusion qui s'impose. 
Dans un ordre d'idée similaire, Loat, le potentat local, est un "étudieur de signes", il cherche à lire l'avenir dans son environnement: vol d'oiseaux, frémissement des arbres, débit de la rivière, etc. De plus, il se révèle extrêmement superstitieux. Par exemple, il a possède deux Cadillac, une pour la nuit, et une pour le jour, et ne met pas son chapeau n'importe comment. Superstitions ou magie noire, c'est encore une fois au lecteur de trancher.
Enfin, on ne résiste pas à l'envie de voir dans le manchot qui tient le bar/bordel, un clin d’œil appuyé à Mike, le manchot de Twin Peaks. 

Un roman qui pour son ambition et son intelligence rentre directement dans le top 3 (forcément subjectif) de chez Gallmeister avec Deep Winter et Les Arpenteurs
Jean.

*Pour l'anecdote, Œdipe roi a été publié en Série Noire http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Serie-Noire/OEdipe-roi
***Dont Michel Lafon vient de publier  L'Histoire Secrète de Twin Peaks