dimanche 20 novembre 2016

Le Verger de Marbre; Alex Taylor

Dans un coin oublié d'un Kentucky crépusculaire, le jeune Beam Sheetmire manœuvre le bac sur la Gasping River. Il embarque un homme pour le faire passer sur l'autre rive. Celui-ci tente de le voler. En se défendant, Beam le tue. Ce qu'il ne sait pas c'est que le défunt est le fils de Loat Duncan, le parrain local, et que le sang appelle le sang. Pour rester en vie, Beam va devoir fuir.
D. R. Pollock, qui en connaît un rayon côté roman noir, a bien raison en qualifiant le roman d'Alex Taylor de "tour de force", et on ne peut qu'applaudir la maison Gallmeister d'avoir déniché une telle pépite. 
Le Verger de Marbre se déploie aux confluents de trois influences majeures que l'auteur conjugue avec virtuosité: la mythologie grecque, la littérature gothique et le cinéma fantastique, Charles Laughton et David Lynch en tête.
Comme dans les grands mythes, la question de la filiation et de la faute qui rejaillit sur les générations suivantes y sont centrales. Œdipe roi est probablement le premier roman policier de l'histoire*. La trajectoire malheureuse d' Œdipe est connue: parce que la prêtresse d'Apollon lui a prédit qu'il allait tuer son père et épouser sa mère, il quitte la ville de Corinthe et son père, le roi Polybe. Sur le chemin, il se dispute avec un homme et le tue. Arrivé à proximité de Thèbes, la cité est sous le joug d'une créature monstrueuse, mi-femme mi-lion, qui dévore ceux incapables de résoudre une énigme. Plus malin, Œdipe trouve la réponse et le sphinx se jette dans le vide. Victorieux, il épouse la reine Jocaste, veuve de Laïos, et s'assoit sur le trône. S'ensuit une période de paix, interrompue par une terrible épidémie de peste. Consultée derechef, l'oracle de Delphes annonce que, pour que l'épidémie s'arrête, le meurtrier du roi Laïos doit être puni. Pour sauver son peuple, Œdipe mène l'enquête, sans savoir qu'il est lui-même le meurtrier qu'il recherche. C'est en croyant fuir son destin qu'il a accompli aveuglement la prophétie. Les grecs n'ont pas seulement inventé le roman policier, mais aussi le twist final
On aurait tort de croire que les malheurs d' Œdipe sont autonomes, ils s'inscrivent en effet dans une longue tradition familiale de souffrances et de punitions par les dieux. 
Pour en revenir au Verger de Marbre, Beam, en commettant sur celui qu'il considère comme un inconnu, met le doigt dans une "machine infernale" (pour reprendre le titre de la pièce de Cocteau reprenant l'argument d' Œdipe roi). Le lecteur va peu à peu découvrir les origines de Beam, et les liens qui le lient avec Loat Duncan et l'homme qu'il a tué. 
Peut-on échapper à la malédiction familiale? Telle est la question. 
Seconde influence majeure du présent roman: la littérature gothique. Ce genre, précurseur lui aussi de ce qu'on appelle  le "roman noir", se caractérise par plusieurs motifs récurrents**. Ainsi, le décor, des personnages de femme fatale, ou de vampire, des secrets passés venant hanter le présent, des lieux, comme les cimetières, les forêts profondes, les ruines, etc. L'auteur va se servir de ces différents motifs pour donner une couleur gothique a son roman. 
Par exemple, Derna, la mère de Beam, a tout de la femme fatale, voire de la succube. Loat Duncan, qui a besoin d'une greffe de rein pour rester en vie fait un vampire tout à fait acceptable. Le thème du secret et de sa révélation traverse le livre. Le cimetière (Le Verger de Marbre) a aussi une grande importance. 

Enfin, impossible de lire ce livre sans penser à la fois à la Nuit du Chasseur et au cinéma de David Lynch. 
Le film de Charles Laughton pour ce cocktail parfait entre course-poursuite, histoire de serial-killer, conte de fée détourné et noir et blanc expressionniste. Comme les deux enfants du film poursuivis par un Robert Mitchum démoniaque grimé en pasteur, Beam doit fuir la traque inexorable de Loat Duncan et de ses hommes de main. Notre anti-héros est moins innocent sans doute, mais qui l'est vraiment? 
Comment enfin ne pas penser à David Lynch et à ce qui est sans doute une de ses œuvres les plus percutantes: la série Twin Peaks, qu'il créa avec Mark Frost***? 
Pour les chanceux qui n'auraient pas encore succombé au charme vénéneux de Twin Peaks, un petit rattrapage. 
Au début de la série, le corps d'une jeune femme, Laura Palmer, est retrouvé sur une plage de la ville de Twin Peaks. L'agent du FBI Dale Cooper va enquêter à l'aide de la police locale. Très vite, on se rend compte que rationnel et fantastique s’entremêlent volontiers à Twin Peaks.
La grande leçon de cette série culte, et du cinéma de Lynch, c'est que la frontière est poreuse entre notre monde et un "autre monde" surnaturel. Il y a des objets, des lieux et des personnage qui se tiennent à la frontière des deux: une clé bleue, une boîte, un hibou, un cercle de sycomores, une loge noire, une clocharde, un cowboy, une femme avec une bûche, un géant, un nain, toutes ces choses qui font frétiller notre mémoire de spectateur. Or, comme chez Lynch, Alex Taylor a parsemé son histoire de personnages trop bizarres pour n'avoir qu'une seule dimension. Tout d'abord il y a ce mystérieux routier habillé en costume, qui va prendre Beam dans son camion avant de lui voler son argent (c'est une manie!). A plusieurs reprises, son comportement étrange et ses facultés vont dénoter qu'il n'est pas de ce monde, du moins pas uniquement. Ainsi, il sortira indemne d'une sortie de route particulièrement violente. L'auteur a la grâce d'y aller par petites touches, et de laisser au lecteur le soin d'en tirer la conclusion qui s'impose. 
Dans un ordre d'idée similaire, Loat, le potentat local, est un "étudieur de signes", il cherche à lire l'avenir dans son environnement: vol d'oiseaux, frémissement des arbres, débit de la rivière, etc. De plus, il se révèle extrêmement superstitieux. Par exemple, il a possède deux Cadillac, une pour la nuit, et une pour le jour, et ne met pas son chapeau n'importe comment. Superstitions ou magie noire, c'est encore une fois au lecteur de trancher.
Enfin, on ne résiste pas à l'envie de voir dans le manchot qui tient le bar/bordel, un clin d’œil appuyé à Mike, le manchot de Twin Peaks. 

Un roman qui pour son ambition et son intelligence rentre directement dans le top 3 (forcément subjectif) de chez Gallmeister avec Deep Winter et Les Arpenteurs
Jean.

*Pour l'anecdote, Œdipe roi a été publié en Série Noire http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Serie-Noire/OEdipe-roi
***Dont Michel Lafon vient de publier  L'Histoire Secrète de Twin Peaks 


mercredi 17 août 2016

Philosopher avec Game of Thrones; Sam Aluzys

Game of Thrones ou Le Trône de Fer de George R. R. Martin, grand classique du genre littéraire “Heroic Fantasy” , série culte à la télévision et bande dessinée parue chez Dargaud, met en extase des dizaines de millions de fans inconditionnels dans le monde entier.

Ce livre dont j’espère qu’il sera traduit dans de nombreuses langues, s’adresse exclusivement à eux.

Le caractère exceptionnel des plus de 7.000 pages de Game of Thrones consiste dans le fait que les personnages et l’action n’évoluent pas, comme dans la plupart des œuvres du même genre, dans un monde manichéen où bons et méchants sont bien à leur place. Au contraire, les personnages de Game of Thrones sont des caractères complexes, à multiples facettes, des êtres en chair et en os, avec leurs forces, leurs faiblesses et leurs lot de contradictions.

Ainsi l’analyse de Sam Azulys passe en revue Eddard Stark, Arya Stark, Bran Stark, Tyrion Lannister, Cersei Lannister, Jamie Lannnister, Daenerys Targaryen, Jon Snow, Brienne et tutti quanti... Il décrit avec précision leurs traits typiques, spécule sur les motivations et les culpabilités qui les habitent, démonte la mécanique des forces motrices de leurs actions.

Le lecteur est scotché devant une peinture qui lui fait revivre les larges traits de la lutte pour le trône de fer. En même temps, il revisite les personnages centraux dans leurs moindres détails. Cette galerie de portraits est réalisée sur la toile fond des pensées des grands philosophes, Kant, Hobbes, Mill, Machiavel, Platon, Descartes...

Bref, nous sommes devant une affaire rondement menée qui ne pourra qu’enthousiasmer tous ceux qui se considèrent membre de la grande communauté de Game of Thrones.

Clairement *****

HPK
 

samedi 6 août 2016

Sapiens; Une brève histoire de l’humanité; Yuval Noah Harari

A la fin de l’année dernière, Sapiens surgissait brièvement, sur les listes de bestsellers internationaux, pour disparaître rapidement, comme une étoile filante. Franchement, ce livre extraordinaire aurait mérité beaucoup mieux.
Je l’ai lu dans la version originale, anglaise. Sur 466 pages Harari nous livre un narratif captivant, celui de notre itinéraire, du singe insignifiant au maître du monde. Les 4 piliers de cette histoire sont: La révolution cognitive, la révolution agricole, la globalisation de l’humanité, la révolution scientifique.
Le langage est simple, direct, sans fioritures avec un brin d’ironie. Le développement du contenu est rectiligne, plein de bon sens d’une santé éclatante. Un résumé de l’histoire de l’humanité qui prend des raccourcis sans oublier l’essentiel, une lecture merveilleuse pour des amateurs d’histoire comme pour ceux qui veulent la découvrir.
Harari ne se place jamais comme moralisateur, toujours en observateur. C’est rafraichissant, instructif, amusant et plein de suspense.
“Sapiens” occupe désormais une place de choix dans ma bibliothèque.
Sans hésitation *****

lundi 1 août 2016

False Nine; Philip Kerr

Quel amateur de polars ne connaît pas Bernie Gunther? Détective privé dans l’Allemagne nazie, né de la plume de Philip Kerr et protagoniste de la célèbre Trilogie Berlinoise. Les aventures de Bernie ont fasciné des millions de lecteurs dans de nombreux pays.
 
Voilà un nouvel héro, Scott Manson, ex footballeur professionnel, manageur d’équipe sans travail et enquêteur occasionnel. Kerr semble viser une cible bien précise: Fans de foot/Lecteurs de polars. Le tir passe loin du but...
 
Scott est un mec sympa, bavard, drôle, dragueur et blagueur. On pense à certains personnages d’Elmore Leonard. Malheureusement ses élucubrations sont sans aucun intérêt et ses aventures amoureuses, avec une rousse, une blonde (Bella Macchina!) et une black, manquent de saveur. En plus il déambule dans une intrigue fade et soporifique. Le suspense est resté dans les vestiaires.
 
Je ne peux qu’espérer que ce livre ne sera jamais traduit en français.
 
HPK

mercredi 25 mai 2016

Mes Amis Devenus; Jean-Claude Mourlevat


 De Jean-Claude Mourlevat, nous connaissions les livres pour la jeunesse, puis il y eut un beau roman exécuté à deux mains avec Anne-Laure Bondoux_ Et Je Danse Aussi. C'est en solo qu'il revient avec Mes Amis Devenus

Ils étaient cinq amis d'enfance, deux filles et trois garçons: Mara, Luce, Jean, Lours' et Silvère. Après quarante ans, ils ont décidé de se retrouver à Ouessant. Silvère, arrivé sur l'île finistérienne la veille, les attend sur le débarcadère et se remémore sa jeunesse.

C'est un roman sur l'amitié et sur l'amour, qui sont les deux faces d'une même pièce, et sur le temps qui balaie tout, sauf l'essentiel. 
Émouvant, on n'est pas loin de la petite larmichette parfois, drôle aussi, parce qu'il faut bien les deux. On est encore une fois soufflé par le talent de Jean-Claude Mourlevat.
Un mystère demeure pourtant: que se passa-t'il en Allemagne pour la jeune Luce, enlevée par trois motards? Le roman n'en dit rien. Si quelqu'un a la réponse, qu'il nous écrive. 

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta



Jean.

vendredi 20 mai 2016

Souviens-toi de moi comme ça; Bret Anthony Johnston


 Quand je regarde rétrospectivement mes coups de cœur en littérature anglo-saxonne, je constate que beaucoup ont été publiés chez Albin Michel, dont l'audacieuse collection Terres d'Amérique fête d'ailleurs ses vingt ans avec un recueil de nouvelles sobrement intitulé 20+1 Short Stories
Il y a au moins deux monuments sur lesquels il ne fallait pas faire l'impasse ces dernières années, géniaux chacun à leur manière: Toute La Lumière Que Nous Ne Pouvons Voir, d'Anthony Doerr et Le Diable, Tout le Temps, de Donald R. Pollock. Plus récemment, je me suis régalé de La Compagnie des Artistes (un formidable roman d'initiation australien) et de Adieu Calcutta. Enfin, je viens de finir Les Maraudeurs de Tom Cooper, un premier texte qui envoie du steak (d'alligator), et dont il faudra que je vous reparle dans un prochain post.
 Tout ça pour dire que quand j'ouvre un roman de chez Albin Michel, je pars avec un a priori forcément favorable, et, pour celui qui nous occupe aujourd'hui, je n'ai pas été déçu!

Souviens-toi de Moi Comme Ça  c'est l'histoire d'une famille texane, les Campbells, dont le fils aîné, Justin, 12 ans, va disparaître. Quatre ans plus tard, il réapparaît. Alors, il va falloir réapprendre à vivre ensemble.

Il y a trois raisons de craquer pour ce livre:

Un roman sur une disparition, c'est presque banal, mais un roman qui commence avec le retour du disparu, je n'avais jamais lu ça. La grande idée qui traverse le livre c'est que tout traumatisme est définitif. On ne peut pas remonter en arrière, gommer le passé, mais seulement tenter de s'habituer à une nouvelle situation. Souviens-toi de Moi Comme Ça c'est un grand roman sur la résilience, traitée à travers l'histoire d'une famille qui va être traumatisée par deux fois. La première par la disparition énigmatique de Justin, la seconde par son retour.

Il y a une règle d'or en littérature: pas de bon roman sans des personnages inoubliables. Repensez aux livres qui vous ont marqué à jamais, n'avez-vous pas l'impression d'avoir connu intimement les protagonistes, de les connaître parfois mieux que certaines personnes que vous côtoyez tous les jours? Eric, la père qui tente d'oublier son malheur dans l'adultère. Laura, la mère qui veille inlassablement sur un dauphin blessé. Cecil, le grand-père, qui bascule lentement du côté de la vengeance. Et enfin Griff, ado blessé qui skate toute la journée une piscine vide. La famille Campbell va vous hanter longtemps.

Une dernière raison, et pas des moindres pour celui qui fréquente régulièrement la littérature américaine: le roman se passe au Texas. Attention! Pas le Texas des cowboys, mais celui, bien plus méconnu, du bord de mer. La ville fictive de Southport, où vivent les Campbells, se situe à proximité de Corpus Christi, au bord du golfe du Mexique. Le roman s'ouvre d'ailleurs sur une saisissante description du Harbor Bridge qui enjambe le port, et depuis lequel des marcheurs vont apercevoir un cadavre flottant dans la baie.

Mi-roman noir mi-chronique familiale: une bombe on vous dit!

Jean.




         

samedi 30 avril 2016

Justice; Michael J. Sandel

 
Michael J. Sandel est professeur de philosophie politique à Harvard. Ses cours sont suivis par des millions d’internautes sur YouTube et ses livres se vendent dans le monde entier. Sa discipline philosophique préférée est la Morale. Celle-ci fixe les règles de jeu dans la société et répond à des questions comme “Que dois je faire?”, “Quelles sont les limites de la liberté personnelle?”, “Peut-on justifier de tuer un homme?”,...
 
Sandel parle d’un sujet complexe, touchant à des convictions intimes, chargé d’émotions, dans un langage compréhensible, illustrant ses propos par des exemples de la vie quotidienne. Nous sommes loin d’une description des grandes édifices de la pensée philosophique, loin de la théorie ennuyeuse mais en plein centre de la vie pratique.
 
Justice est un livre pour le grand nombre, une expérience initiatique pour tous ceux qui pensent que la philosophie végète dans une tour d’ivoire éloignée des réalités. C’est une lecture qui fait réfléchir!
 
En tant de philosophe Sandel me semble profondément kantien, position étonnante pour un ressortissant de la culture anglo-saxonne, dominée par la pensée utilitariste. Il y a quelques mois, j’ai lu Justice dans la version originale. Je suis ravi de la sortie de la traduction française.
 
Je suis étranger et il me semble que beaucoup de français sont des passionnés de justice, j’espère que ce livre rencontrera le succès qu’il mérite.
 
A lire absolument *****
 
HPK