lundi 15 janvier 2018

Un Jardin de Sable; Earl Thompson


Monsieur Toussaint Louverture est un grand malade. 
On suit avec passion les publications de cet éditeur militant qui se fait un devoir d'aller pêcher dans la littérature mondiale des textes cultes, jamais traduits ou épuisés depuis belle lurette, pour les faire découvrir au public francophone.
En ce début d'année, MTL frappe un grand coup avec la publication de Un Jardin de Sable.
Préfacé _s'il vous-plaît_ par l'immense Daniel R. Pollock, honneur du roman noir nord-américain, on saisit vite ce qui a pu lui plaire dans cet texte d'Earl Thompson paru en 1970: l'un comme l'autre n'ont aucune limites. 
Je serai même tenté de dire que Thompson va encore plus loin que Pollock dans le sordide. Alors que le second maintient une certaine distance avec ses personnages, parfois dans une perspective quasi humoristique, E. Thompson fait corps avec son jeune héros (on apprend sans surprise que le roman est autobiographique).
L'histoire commence dans les années 30 au Kansas. Après la crise de 29, les États-Unis connaissent une débâcle économique sans précédent et Jacky est élevé tant bien que mal par ses grands-parents, après que Wilma, sa jeune mère, soit partie faire commerce de ses charmes. La vie de l'enfant, misérable mais à peu près stable, va prendre un tournant tragique quand sa mère le retire à ses grands-parents pour partager sa vie et celle de son amant. Balloté entre une mère prostituée et un beau-père alcoolique, Jacky va tenter de se construire. L'amour paradoxal qui le lie à Wilma va prendre la forme d'un violent désir sexuel.
La peinture d'un enfant d'une dizaine d'années obsédé par le désir qu'il éprouve pour sa mère fait du Jardin de Sable un livre tout à la fois extrêmement dérangeant et passionnant dans ce qu'il donne à voir de l'Amérique des laissés-pour-compte. Au cours de ma lecture, j'ai pensé de nombreuses fois à l'autobiographie de Harry Crews, Des Mules et des Hommes, qui se passe aussi pendants la Grande Dépression, et à la crudité des descriptions sexuelles du Choix de Sophie de W. Styron, qui a marqué mes lectures adolescentes de la même manière, semble-t'il, que le Jardin de Sable a marqué celles de D.R Pollock.
On se dit que depuis Karoo, MTL n'était jamais allé aussi loin dans l'extrême. 
Pourquoi me suis-je senti dérangé par cette lecture? Et pourtant je ne suis pas bégueule!
L'inceste est le tabou ultime, et ce depuis l'Antiquité. Je ne vous ferai pas l'affront de vous remettre en mémoire le mythe d'Oedipe. Le truchement romanesque aboli la distance entre le lecteur et l'amoralité manifeste de son héros. Que celui-ci soit un enfant rend la chose encore plus dérangeante. On se dit que Sigmund Freud se serait régalé la lecture de ce texte. 
Peut-être que l'idée directrice de Un Jardin de Sable est que la misère conduit les hommes vers les pires extrémités, à différents degrés, avec en point d'orgue l'inceste et la promiscuité sexuelle. Dans un monde où l’État-providence est en faillite, et où Dieu n'est qu'un artifice, l'Homme ne peut que s'en retourner à la sauvagerie la plus crasse. 
Un livre que je déconseille aux âmes les plus sensibles, et que je recommande chaudement aux autres. J'applaudis l'audace sans concession de l'auteur et de son éditeur. 
A l'heure où on s'écharpe sur les rééditions des pamphlets de Céline, et où les tartuffes ont eu gain de cause, la littérature avec estomac à encore de beaux jours devant elle.     

Jean.

mardi 9 janvier 2018

Surtensions; Olivier Norek



Voici une très bonne lecture qui ne surprendra pas l’amateur aguerri, mais qui le tiendra en haleine tout au long des 465 pages.
 
Comme le personnage principal, l’auteur est flic au SDPJ en Seine St. Denis, autant vous dire que ce type doit savoir de quoi il parle...
 
Tous les ingrédients d’un polar “haute pression” sont présents et bien dosés: une équipe de flics durs à cuire, prête à en découdre, un climat malsain bien installé par les horreurs d’un séjour en prison, suivi par un kidnapping avec demande de rançon et la séquestration d’une petite famille bien bourgeoise.
 
Le plot part pied au plancher et entraîne le lecteur dans son aspiration.
 
Je donne ****, sans la moindre hésitation!
 
HPK

vendredi 15 septembre 2017

“Chanson Douce” - Leïla Slimani

 
Les ventes de ce roman, couvert de prix littéraires, s’élèvent aujourd’hui à plus de 350.000 exemplaires. Une manne pour l’auteur, l’éditeur et les libraires.
 
Pour moi, la réussite de “Chanson Douce” pose la question de la poule et de l’œuf. “Le succès est-il la conséquences des prix littéraires?” ou “Les prix littéraires amènent-t-ils le succès?”
 
J’ai beaucoup aimé la plume de Leïla Slimani, la puissance de ses phrases courtes, ses métaphores, parfois très surprenantes, l’atmosphère dépressive qui traverse le récit et son de idée de combiner un roman noir, un thrilleur avec un miroir de notre société urbaine.
 
J’ai moins apprécié l’exécution du thrilleur dont l’issue est connu dès le départ et qui se développe en ligne droite vers sa fin inéluctable. Quelques virages surprenants dans la narration m’auraient davantage tenu en haleine. Côté roman de société, les personnages principaux m’ont apparu trop stéréotypées pour être crédibles.
 
En somme ***
 
HPK

vendredi 4 août 2017

“De l’inégalité parmi les sociétés” - Jared Diamond. “Richesse et pauvreté des nations” - David S. Landes



Dans quelques semaines, le tsunami de la rentrée littéraire emportera tout sur son passage. Dans le calme qui précède la tempête, rappelons-nous de 2 ouvrages qui répondent à une question d’une actualité brûlante.
Pourquoi les choses sont-elles comme elles sont? Comment se fait-il qu’il y a le G 20 et le reste? Quelles sont les raisons pour la richesse des riches et la pauvreté des pauvres dans le concert des nations?
Jared Diamond est professeur de physiologie à l’Université de Californie à Los Angeles. Sa tentative d’explication remonte loin dans l’histoire de l’humanité: entre 11.000 av. J.-C., l’apparition de l’agriculture dans le “croissant fertile” du Moyen Orient et 1500 apr. J.-C., la découverte de l’Amérique par les espagnols. A cette époque, les différences dans la rapidité de l’évolution des civilisations dans diverses régions du monde ont conduit à des inégalités éclatantes. Celles-ci ne sont pas encore effacées à ce jour. Pourquoi le rythme de l’évolution était rapide chez les uns et lent chez les autres?
Son livre répond précisément à cette question!
Son argumentation, cristalline, méticuleuse, précise, se base principalement sur des données géographiques, climatiques, biologiques et constitue une approche profondément novatrice et antiraciste de l’histoire de l’humanité.
Clairement *****
David S. Landes déploie l’histoire de l’économie mondiale des derniers 600 ans pour expliquer “Richesse et pauvreté des nations”. Avant de se consacrer entièrement à l’écriture, l’auteur était professeur à l’Université d’Harvard. Son point de départ sont les prédispositions des civilisations au progrès scientifique et économique, l’organisation politique des états favorisant plus ou moins l’initiative privée, le rôle et l’importance de la religion dans les affaires d’état. Ainsi nous apprenons pourquoi la révolution industrielle avait lieu en Angleterre et ne pas ailleurs, pourquoi la dynamique de l’évolution commerciale et industrielle était beaucoup plus puissante dans la petite Europe, éclaté dans un grand nombre d’états concurrents, que dans la grande Chine avec son organisation très centralisée.
Clairement *****
Ces 2 livres, volumineux mais captivants et instructifs de bout en bout, ne sont ni militants, ni dogmatiques. Ce sont des analyses sobres, objectives, scientifiques de l’histoire de l’humanité. Une lecture enrichissante!!!
HPK

mercredi 5 juillet 2017

“Le Livre des Baltimore” - Joël Dicker


Disons le d’entrée, c’est une excellente lecture de vacances, mais attention: si vous l’ouvrez lors d’une belle journée ensoleillée, dans une  confortable chaise longue, mettez une bonne couche de crème protectrice, car vous risquez d’attraper un sacré coup de soleil!!
Autrement dit, il vous sera impossible de le fermer avant d’avoir dévoré la dernière des 593 pages. “Le Livre des Baltimore” est comme une drogue douce ou certains bonbons qu’on ne peut pas arrêter de manger avant d’avoir fini le paquet.
Comme la surconsommation de bonbons nous laisse avec un “vague à l’estomac”, ce sacré bouquin nous laisse une gueule de bois quand nous reprenons conscience après une lecture haletante. Joël Dicker invente une saga familiale assortie d’un hymne à la jeunesse et à l’amitié, les deux truffés d’invraisemblances rocambolesques et de ficelles, parfois bien visibles. Tout l’arsenal du mélodrame est passé en revue...
Ceci dit, il faut laisser à César ce qui est à César! L’auteur est un architecte et constructeur de “plot” de tout premier ordre et un conteur exceptionnel. Écrire un roman, c’est raconter une histoire et Joël Dicker sait le faire. Langage direct, sans artifices baroques, chapitres courts, nombreux “cliffhangers” qui entretiennent le suspense, administration parcimonieuse des informations, caractères dessinés à traits marquants.
**** me semblent bien mérités!
HPK

vendredi 5 mai 2017

L'Âme des Horloges; David Mitchell

 Il y a des auteurs qu'on suit assidûment de livres en livres, et d'autres qu'on rencontre par des voies détournées. 
La première fois que j'ai fait connaissance avec D. Mitchell, c'est par l'adaptation que les frères Wachowski (qui sont frère et sœur depuis 2010, mais c'est une autre histoire) avaient fait de Cloud Atlas (Cartographie des Nuages, en français_ quel joli titre). Les réalisateurs de la trilogie Matrix avaient fait de ce roman un film imparfait, parfois boursouflé, mais suffisamment fascinant dans sa construction pour vous pousser à rester jusqu'au générique de fin. Le film date de 2012, et j'ai dû le visionner il y a deux ans.
Quand j'ai vu ce livre, quelque chose a fait "tilt" dans mon esprit encombré. C'est parfois suffisant pour vous pousser à se lancer dans la lecture. 
 
Loué soit le tilt: le livre est un chef-d’œuvre. 
Tenter de résumer L’Âme des Horloges est une gageure, d'autant plus qu'il ne faut surtout pas gâcher l'effet de surprise.
Angleterre, 30 juin 1984. Holly Sykes, 15 ans, fugue suite à une déception amoureuse. A trois heures, elle rencontre une mystérieuse vieille dame qui prétend s’appeler Esther Little, qui lui offre du thé et lui demande asile. Croyant avoir affaire à une folle, Holly accepte les deux.
Cambridge, 13 décembre 1991. Alors qu'il assiste à une répétition de L'Hymne à la Vierge, Hugo Lamb, étudiant en sciences politiques, rencontre une femme à l'allure de déesse. 
Le 16 avril 2004, Ed, un reporter de guerre en pleine crise familiale assiste à un mariage. 
Pays de Galles, le 1er mai 2015. Crispin Hershey enrage de voir son dernier roman descendu par la critique. 
Tous ces destins sont liés les uns aux autres. 
Avez-vous déjà fait l'expérience de vous rapprocher d'un tableau? On aperçoit le moindre détail, le plus léger coup de pinceau, mais c'est en s'éloignant que tout fait sens, que chaque élément s'efface au profit de l'harmonie de la construction. 
Lire l’Âme des Horloges, c'est transposer l'expérience picturale au livre. C'est un canevas où tout se met en place au fur et à mesure qu'on avance dans le roman. Le lecteur n'est plus relégué au rang de simple spectateur, mais devient acteur de l'histoire. 
On pourrait empiler les superlatifs pendant des pages, brisons-là:

Si vous aimez vous faire embarquer par un roman, et ne pas pouvoir le lâcher avant la dernière page. Si vous n'êtes pas allergique au fantastique. Si vous acceptez de ne pas tout comprendre tout de suite. Si vous vous êtes déjà dit que 700 pages c'est parfois trop court. 
Ce livre est pour vous.
Jean.




vendredi 28 avril 2017

Les Filles au Lion; Jessie Burton

 On a parfois une tendance malheureuse, et un brin chauvine me semble-t'il, d'accuser de tous les maux les auteurs anglo-saxons, notamment de ne pas avoir de "style". Je serai bien curieux de savoir ce qui définit le "style" en littérature. Dans le même ordre d'idée, il paraît tout aussi ardu de définir l'humour ou la beauté. Peut-être le style ne se perçoit-il que par son absence. Peut-être le lecteur sent-il qu'il manque quelque chose, le liant qui transformerait la tambouille en plat de restaurant étoilé. 
Admettons: les écrivains anglo-saxons n'ont pas de style (la faute à la traduction peut-être). Par contre, ce qu'ils ont, ce sont des histoires, ce qui est souvent l'inverse chez nos écrivains hexagonaux. 
En voici un très vivifiant exemple avec ces Filles au Lion qui vient de paraître chez Gallimard. On avait franchement applaudi le premier roman de Jessie Burton, Miniaturiste, où on pouvait déceler sous les quelques imperfections la force tranquille d'un écrivain ne demandant qu'à ce qu'on le laisse mûrir. Et bim! elle accouche d'un roman maîtrisé de bout en bout, un coup de maître, un travail de construction extraordinaire.
Londres, dans les années 60, Odelle est une jeune femme originaire de Trinidad. Elle quitte son job de vendeuse de chaussures pour travailler chez un galeriste. L'écriture est son ambition secrète. A une party, elle rencontre un homme qui va lui apporter un mystérieux tableau. 
Trente ans plus tôt, dans le sud de l'Espagne, un couple et leur grande fille, Olive, s'installent dans une grande bâtisse. Le père est marchand d'art, et la fille ne rêve que de liberté et de peinture.
Tout le jeu du roman consiste à articuler autour du tableau les destins de ces deux femmes en quête d'absolu. Mention spéciale à la description de l'Espagne en train de basculer dans la guerre civile. Une grande fresque classique qu'on dévore avec plaisir. 
Jean.